Les prisons en cellules de crise

Sous pression après l’agression à caractère terroriste de trois surveillants jeudi, le directeur de l’établissement de Vendin-le-Vieil, dans le Pas-de-Calais a annoncé sa démission. Pas suffisant pour calmer les syndicats, qui ont appelé à la réconduction d’un mouvement touchant lundi plus d’une cinquantaine d’établissements.

C’est une rentrée plutôt mouvementée pour la ministre de la Justice. Alors que Nicole Belloubet présentait lundi ses vœux sous les ors de la Place Vendôme et dévoilait par la même occasion ses «grands chantiers» (lire page 5), des barricades se sont levées un peu partout en France. Opération «prison morte». Les braseros, bûchers de pneus et feux de palettes, symboles des mouvements de surveillants pénitentiaires, ont fait leur apparition dès potron-minet devant les prisons à l’appel des syndicats Ufap-Unsa justice, majoritaire, CGT pénitentiaire et FO pénitentiaire. «On estime que deux tiers des 189 établissements sont concernés par le mouvement. Ils sont touchés à des échelles différentes, qui vont du piquet de grève au blocage total», déclare l’administration pénitentiaire. Dans quatre prisons – Nancy, Ecrouves (Meurthe-et-Moselle), Avignon et Lyon-Corbas -, tout le fonctionnement est paralysé, de la tenue des parloirs à l’extraction de détenus, en passant par l’approvisionnement de la cantine ou l’accueil d’intervenants extérieurs. «La situation est inédite : des agents ont même refusé de prendre leur service», souligne le secrétaire interrégional FO Julien Martin, précisant que, dans ces cas-là, c’est le service de nuit qui assure la permanence.

«À bout»

Selon l’administration, qui n’a pour le moment sanctionné aucun manifestant, «le dialogue est ouvert». La ministre doit se rendre à Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais) ce mardi, tête de proue de la fronde. «Le problème de Vendin, c’est celui de toutes les prisons de France, il y a un laisser-aller du pouvoir politique», estime Philippe Maurice, d’Unsa-Ufap justice. Il résume : «Il faut vraiment qu’on soit à bout pour en arriver là.»

Cette maison centrale «ultra-moderne» et «ultra-sécurisée», inaugurée en 2015, accueille les détenus condamnés à de longues peines, réputés les plus difficiles. C’est entre ses murs qu’a eu lieu l’attaque qui a mis le feu aux poudres : Christian Ganczarski, 51 ans, un islamiste allemand considéré comme le cerveau des attentats de Djerba (Tunisie) en 2002, s’en est pris jeudi à trois surveillants (un quatrième visé n’a pas été blessé), armé d’un ciseau à bout rond et d’un couteau. L’un des gardiens a été hospitalisé pour recevoir des points de suture. Dans la foulée, le personnel a bloqué l’établissement et réclamé la tête du directeur, Richard Bauer. Il est accusé de ne pas avoir mesuré la dangerosité du détenu malgré les signaux et d’avoir donné l’ordre aux équipes d’ôter leurs tenues spéciales (lire Libération des 13 et 14 janvier). Sans attendre le résultat de l’enquête en interne, Bauer a présenté sa démission dès lundi, considérant que les conditions n’étaient plus «réunies pour [qu’il] puisse diriger l’établissement avec sérénité». Le secrétaire national du Syndicat national des directeurs pénitentiaires (SNDP), Jean-Michel Dejenne, le déplore : «Nous regrettons le contexte dans lequel cette décision survient, on ne veut pas que le directeur devienne un fusible que l’on fait sauter au moindre problème.» Dans un message envoyé dimanche, FO insistait pour préparer la manifestation du lendemain : «N’hésitez pas à vider vos caves et vos greniers […], tous les projecteurs médiatiques et pénitentiaires seront fixés sur notre établissement.»Mission accomplie. Et même au-delà : le mouvement touche des établissements différents, que ce soient des maisons d’arrêt (destinées aux prévenus et aux courtes peines) qui connaissent des taux de surpopulation carcérale records, mais aussi des maisons centrales, qui accueillent des longues peines. Les revendications sont elles aussi hétérogènes, voire un peu confuses. Alors qu’une «plateforme réclamative»doit voir le jour, pour l’heure les syndicats contactés par Libérationdemandentpêle-mêle une modification législative afin d’obtenir «des régimes de détention plus durs pour les détenus radicalisés», le droit de porter des Taser, «comme en Allemagne», une meilleure application du règlement intérieur «pour que les prisonniers arrêtent de s’autoriser à faire ce qu’ils veulent»

Déshérence

Cependant, toutes les sources s’accordent sur le «ras-le-bol» de travailler au sein d’une administration asphyxiée. Les mots «malaise», «mauvaises conditions de travail», «manque de sécurité», «fatigue», «lassitude» tournent dans les discours et les communiqués (lire page 4). En filigrane se dessine le portrait d’une profession en déshérence, où les taux de suicide sont 20 % plus élevés que la moyenne nationale.«Nous demandons des effectifs en plus, indique Julien Martin, ainsi qu’une augmentation des salaires et des primes, ce qui serait un «signal fort.» Il précise qu’un surveillant avec dix ans d’ancienneté gagne autour de 1 600 euros par mois. En début de carrière, c’est plutôt 1 300-1 400 euros mensuels. «On mérite plus au vu des missions qui nous sont confiées», s’agace-t-il.

Jean-Michel Dejenne, du SNDP, nuance : «Les syndicats ont démarré au quart de tour.» Et précise que des agressions parfois plus violentes se sont déjà produites sans susciter un tel tollé. Il rappelle : «Nous faisons des métiers à risque et ce risque, il est connu. C’est pourquoi cette surréaction peut surprendre. C’est une façon pour les syndicats de mesurer leur capacité de mobilisation dont personne ne doute sauf eux.»

D’autres voix se posent la question d’un certain opportunisme politique et médiatique. Le mouvement profite-t-il du coup de projecteur sur la venue prochaine de Salah Abdeslam, dernier rescapé des commandos du 13 Novembre, à Vendin-le-Vieil le temps de son procès en Belgique ? Faut-il y voir une démonstration de force des syndicats à l’heure où ils entrent en période électorale ? Une chose est sûre : à la veille des épreuves écrites du concours de surveillant pénitentiaire, la fronde ne va pas encourager les vocations. Une source en interne soupire : «Si 25 % des 15 000 inscrits se présentent, ce sera déjà bien.»

Source : Libération

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