Un vaste trafic de téléphones et de stupéfiants démantelé à la prison de Fleury-Mérogis

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Des employés d’Elior qui travaillaient en cuisine ont introduit alcool, stupéfiants et des dizaines de téléphones dans la prison de Fleury-Mérogis. Deux détenus étaient responsables de la revente. Des complices derrière les barreaux étaient considérés comme « commerciaux ». A l’extérieur, des femmes géraient les comptes ou approvisionnaient les détenus au parloir.

« Il y a de l’argent à se faire, donc de la concurrence. » Ismaël, détenu à la prison de Fleury-Mérogis, a bien conscience des raisons de la dénonciation dont il a fait l’objet. Avec son codétenu Christian, il était à la tête d’une association de malfaiteurs qui gérait un vaste trafic d’alcool, de stupéfiants et de téléphones dans la maison d’arrêt.

Dix personnes comparaissaient ce lundi au tribunal d’Evry. Parmi les mis en cause, deux employés de cuisine de la société Elior, qui ont introduit les produits derrière les barreaux, mais aussi le gérant d’une entreprise de vente de téléphonie, d’autres détenus qui jouaient le rôle de commerciaux pour démarcher les prisonniers. Deux femmes en liberté avaient aussi approvisionné au parloir les chefs du réseau ou géré les comptes en banque et les virements.

Les trois chefs de cette organisation ont été lourdement sanctionnés. Ismaël et Christian, deux détenus, ont été condamnés à trois ans et demi de prison ferme. Patrice, un cuisinier d’Elior, a écopé pour sa part de deux ans et demi de prison.

Par ailleurs, longtemps, des surveillants pénitentiaires surnommés « Biggie », « le Marseillais », « le Lyonnais » ou « le Blanc », ont été impliqués dans la procédure. L’un d’eux a même été placé en garde à vue. Mais, malgré les dénonciations des détenus, « l’infraction était insuffisamment caractérisée pour qu’ils soient déférés au tribunal », indique la procureur.

« On me donnait les produits dehors, je les rentrais dans mes affaires, malgré les portiques de sécurité »

L’affaire débute en janvier 2017, lorsqu’un surveillant apprend qu’un trafic au bâtiment D3 passe par les cuisines de la prison. Il en informe sa hiérarchie. La gendarmerie d’Evry s’empare de l’enquête. Et grâce à l’étude de la téléphonie et aux diverses investigations, quelques mois plus tard, le 14 mars, une vague d’interpellations est entreprise. Ce marché noir particulièrement lucratif remonterait au moins d’août 2016, au moment de la mutation de Patrice, 39 ans, cuisinier d’Elior, au bâtiment D3.

Ce dernier a reconnu avoir livré 1,2 kg de cannabis pour Ismaël sur une période de six mois, et 200 g pour son codétenu Christian avec lequel il a en revanche davantage travaillé pour la vente de téléphones. Le 14 mars, 2017, dans la cellule que les deux têtes du réseau partageaient, les enquêteurs ont retrouvé 114 g de résine de cannabis, équivalant à 1 600 euros et une semaine de revente. Patrice a aussi avoué avoir transmis 15 téléphones dont 10 iPhone à Christian. « On me donnait les produits dehors, je les rentrais dans mes affaires, malgré les portiques de sécurité », admet l’employé d’Elior.

Selon les investigations, ces smartphones d’occasion étaient d’anciens modèles achetés 130 euros en liberté par des complices de Christian. Celui-ci organisait tout son business depuis sa cellule où il passait en moyenne… 320 coups de fils quotidiens !

Les iPhone revendus 1000€ dans la prison

Derrière les barreaux les iPhone sans puce s’écoulaient pour 1000 euros. Les autres téléphones plus rudimentaires, des petits modèles de la taille d’un briquet venus de Chine, achetés auprès d’entreprises spécialisées 20 euros l’unité trouvaient preneur à 160 euros au sein de la maison d’arrêt de Fleury. Et avec une puce à l’intérieur, le prix grimpait à 360 euros.

Victime du succès de ce marché parallèle et particulièrement inquiet, l’employé d’Elior a voulu arrêter après quelques livraisons, mais il s’est fait menacer. « J’ai agi sous la contrainte, j’avais des pressions, lance Patrice, père de trois enfants. Ismaël, mais surtout Christian m’ont dit qu’ils allaient s’en prendre à ma famille. J’ai reçu des SMS où on me donnait la plaque d’immatriculation de la voiture de ma femme… »

Quelques-uns de ces textos ont été lus à l’audience : « Salam, j’ai récupéré ton numéro, tu ne vas pas te débarrasser de moi comme ça. Tu vas continuer sinon je te poucave [NDLR : dénonce]. J’ai des preuves pour le D2 et le D3. » Ou « tu vas perdre ta famille. » Ou encore « Tu ne vas pas t’arrêter sinon tu vas prendre dix piges [NDLR : de prison] avec moi. »

Patrice demande de l’aide à l’un de ses collègues, Marius qui est chauffeur pour Elior. Il accepte de « rendre service contre de l’essence et des bières ». Avec son camion, qui ne passe pas sous un portique de sécurité lorsqu’il pénètre dans la prison, mais est seulement contrôlé par deux agents, Marius parvient à faire entrer des téléphones à deux reprises. « Mais j’ai arrêté ensuite, même si les détenus me disaient qu’ils allaient me retrouver dehors, parce qu’ils savaient que je ne voulais plus aider Patrice », lâche-t-il.

Les téléphones roulés dans des emballages de Babybel

Car au départ, c’est la rencontre entre Patrice et Ismaël, incarcéré pour de précédentes affaires de stupéfiants, qui a permis à cette organisation de se mettre en place. « Je n’ai rien inventé, on m’a dit que Patrice pouvait m’aider et que je devais me mettre en rapport avec lui, assure pourtant Ismaël. Je n’ai pas eu le choix. Je ne pouvais pas dire non à des caïds de Fleury qui m’ont dit ça. Car je suis isolé en promenade, je viens de Province. Je n’ai livré que quatre ou cinq plaquettes. » Le détenu récupérait le produit déposé par Patrice dans la poubelle ou le vestiaire des cuisines, puis le cachait dans son chariot de distribution des repas et partait ensuite dans les étages.

Mais au bout de quelque temps, face aux atermoiements de Patrice, Christian qui entre-temps est entré dans la combine en même temps qu’il est devenu le codétenu d’Ismaël, décide de passer par un autre canal d’approvisionnement. Il demande à une de ses « amies » de lui apporter des téléphones au parloir en les cachant dans son soutien-gorge.

Il en a notamment acheté à Nathan, qui venait de monter une micro-entreprise de vente de mini > téléphones, dont les détenus sont particulièrement friands et le disaient ouvertement sur le Web. « Je n’ai rien fait pour les conditionner spécialement pour passer les portiques, je les vendais tels quels à des gens en liberté, je n’ai rien fait de mal, même si je savais où ils allaient », argumente celui-ci.

« Pour ne pas sonner en passant sous le portique de sécurité, les téléphones étaient ensuite entourés de l’emballage des Babybel », précise la procureur. Lætitia, cette amie de Christian âgée de 43 ans, reconnaît quatre livraisons de téléphones et une de stupéfiants via les parloirs. « On me déposait les téléphones en bas de chez moi avant que j’aille lui rendre visite », souffle-t-elle. Lors de son interpellation, 17 emballages de Babybel ont été dénichés chez elle, conservés pour les prochaines livraisons.

« Entre le 2 février et le 4 mars, votre mari vous a donné tous les jours un code pour vérifier qu’il avait bien reçu de l’argent »

La femme de Christian, quant à elle, devait vérifier chaque jour les virements et le solde de son compte. « Rien qu’entre le 2 février et le 4 mars, votre mari vous a donné tous les jours un code pour vérifier qu’il avait bien reçu de l’argent », note la procureur. Par ailleurs, cette femme qui élève seule ses deux filles, a admis avoir aussi acheté des téléphones pour Christian. « Mais c’était pour qu’il passe des appels « visio » à la plus grande, chaque soir pour l’aider dans ses devoirs », assure-t-elle.

La femme de Christian a été condamnée ce lundi à 1 an de prison ferme à effectuer sous bracelet électronique. Lætitia a écopé de 12 mois avec sursis. Nathan le chef d’entreprise spécialisé dans la vente de téléphones devra s’acquitter de 90 jours d’amende à 10 euros. Le chauffeur d’Elior est condamné à 1000 euros d’amende. Un employé d’une autre société prestataire au sein de la prison pour la maintenance électrique a été relaxé au bénéfice du doute, malgré les dénonciations de ses complices.

Absent à l’audience Moridia, détenu chargé de faire l’intermédiaire et le commercial a écopé d’un an de prison ferme et un mandat d’arrêt a été décerné à son encontre. Enfin, Reda, l’autre détenu chargé de faire la promotion des marchandises et trouver des clients sera jugé le 7 septembre, son avocat n’ayant pas pu se déplacer.

Source : Le Parisien

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