Lelandais, Ramault… comment sont soignés les détenus dans les «hôpitaux-prisons»

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David Ramault en sort. Nordahl Lelandais y est toujours soigné. En quelques années, les unités hospitalières spécialement aménagées (UHSA) pour les détenus ont trouvé leur rythme de croisière.

Ce sont de véritables « hôpitaux-prisons », dont l’existence a été mise en lumière récemment par l’admission de plusieurs détenus médiatiques. David Ramault, le meurtrier de la petite Angélique, a quitté jeudi l’UHSA de Seclin (Nord), où il avait été admis le 8 mai. Quant à Nordahl Lelandais, mis en examen pour l’assassinat du caporal Arthur Noyer et le meurtre de Maëlys, il se trouve toujours dans celle du Vinatier, à Lyon (Rhône).

Ces unités hospitalières spécialement aménagées sont nées de la loi Perben, en 2002. Avec un constat d’origine : la prise en charge des détenus présentant des problématiques psychiques était à la fois sous-dimensionnée et mal adaptée. Jusqu’alors, cette fonction était notamment dévolue aux SMPR, les 23 services médico-psychologiques régionaux, unités de soins mentales implantées au sein d’établissements pénitentiaires. Jonathann Daval, le meurtrier d’Alexia, est notamment soigné dans celui de la maison d’arrêt de Dijon (Côte-d’Or).

Des places dans des hôpitaux psychiatriques

Avec les UHSA, le choix a été fait, en complément, de disposer de places dans des hôpitaux psychiatriques dédiés, à l’extérieur. Le ministère de la Santé y est compétent pour la partie sanitaire, l’administration pénitentiaire assurant la sécurité « périmétrique ».

En clair : « Les UHSA se présentent extérieurement comme des prisons », mais « les surveillants n’ont plus accès aux locaux internes », décrivait en juillet 2017 un rapport d’information de la commission des affaires sociales du Sénat. Les agents peuvent toutefois y pénétrer sur demande du personnel soignant. « Mais ça reste très rare, souligne Marie*, employée plusieurs années au Vinatier. Ils ne rentrent qu’en cas de réelle suspicion, ou pour des fouilles spécifiques. »

Une tendance à « psychiatriser tous les comportements difficiles » ?

Dans les faits, cette cohabitation Santé-Pénitentiaire « fonctionne plutôt bien », note Virginie Martin, chef de la section « santé et droits sociaux » pour l’administration pénitentiaire. Même si le rapport du Sénat pointe du doigt une certaine « difficulté à concilier les deux cultures. » Si les agressions restent rares, les incompréhensions sont plus nombreuses.

Ainsi, le syndicat Ufap-Unsa fustigeait la décision, un samedi soir d’avril, de transférer aux urgences générales de l’hôpital Purpan une patiente de l’UHSA de Toulouse (Haute-Garonne) présentant une plaie à la main. En cause : un contexte sécuritaire dégradé lié au décès d’un détenu, les surveillants préférant remettre au lendemain ce transfert. L’Ufap dénonçait l’infirmière à l’origine de la demande, et qui a eu gain de cause, estimant qu’elle devait « habiter sur Mars pour ne pas être au courant du climat extérieur hostile aux surveillants ». Aux urgences, ils avaient d’ailleurs écopé de menaces.

Un autre écueil serait la tentation, pour l’administration mais surtout pour les magistrats, « de psychiatriser tous les comportements difficiles, note le rapport du Sénat. Les équipes du Vinatier nous ont ainsi indiqué qu’après avoir tenté d’orienter vers l’UHSA les délinquants sexuels, il a été envisagé de leur faire prendre en charge la radicalisation. »

La décision d’admettre et d’orienter un patient en UHSA relève toutefois du médecin, « dans un strict secret médical », rappelle Virginie Martin.

Un problème de place

Au-delà des détenus souffrant de pathologies mentales, ces mêmes UHSA en reçoivent dans un objectif de protection. Soit qu’ils soient victimes de violences du fait de leur inadaptation à la prison, soit qu’ils souffrent de pathologies dépressives et présentent un danger pour eux-mêmes, ce qui est le cas du quart des admis. « Certains ont des troubles mentaux antérieurs à leur incarcération qui ne se manifestaient pas forcément, mais peuvent se révéler avec l’enfermement », décrivait cette soignante du centre pénitentiaire de Châteauroux (Indre).

Selon l’administration, la durée moyenne d’un séjour en UHSA est de 20,8 jours, avec un taux d’occupation de 80 %. Mais en Ile-de-France notamment, le nombre de lits est insuffisant, et les listes d’attente parfois étoffées. « Ce problème de place est général, constate Marie, du Vinatier. Certains SMPR n’en ont que 25 pour 800 détenus, et les UHSA sont quasiment au maximum. Sans parler du manque de personnel, en sous-effectifs chroniques. »

« Plus globalement, c’est la place de la psychiatrie en France qui pose question, explique Laurence Cohen, sénatrice (PC) du Val-de-Marne et coauteur du rapport. La société se défausse sur la prison. Certains passages à l’acte sanctionnés judiciairement pourraient être évités avec une meilleure prévention. »

* Le prénom a été modifié

REPERES

9 UHSA sont en service. La première a ouvert à Lyon en 2010, la dernière à Marseille (Bouches-du-Rhône) en février. Cette première tranche a coûté 135 millions d’euros pour le bâti et compte 440 lits. Une deuxième vague de construction en offrira 300 de plus, pour un total de 70 000 personnes détenus. Un peu plus de 2000 détenus y avaient été admis en 2014, dont 10 % de femmes. Environ la moitié des patients y sont admis sans leur consentement.

Roland Coutanceau : «Une décision médicale»

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Roland Coutanceau /DR

Roland Coutanceau, expert psychiatre, a écrit « Violences ordinaires et hors normes » (éditions Dunod, 2017). Il s’intéresse de près aux UHSA.

« Contrairement à ses voisins, la France a fait ce choix des UHSA, conçues pour un séjour à durée déterminée. À l’issue, le patient regagne son établissement pénitentiaire. Y sont pris en charge les détenus déprimés, suicidaires, ou sujet à des bouffées délirantes. Dans tous les cas, cela concerne les crises aiguës. »

« Ailleurs, comme au Royaume-Uni, on a opté pour véritables prisons psychiatriques, que certains dénoncent au motif que les patients y subiraient un double enfermement. Pourtant, la prise en charge y est de bonne qualité. J’ai visité une telle unité à Liverpool. Au-delà des enceintes extérieures, qui sont les mêmes qu’une prison, à l’intérieur, on retrouve des pavillons classiques, de vastes espaces verts et des installations adaptées. Si c’est nécessaire, un détenu peut y purger toute sa peine. »

« L’idéal serait de disposer des deux types d’établissements, qui sont complémentaires. Quant au choix d’orienter un détenu vers une UHSA, il relève toujours d’un diagnostic médical. Les médecins ne l’établissent pas avec un pistolet sur la tempe pointé par les directions. »

« Cela n’empêche pas que le psychiatre puisse être influencé par une ambiance sociale. Comme pour Nordahl Lelandais ou David Ramault, dont tout le monde a conscience qu’il faut les protéger d’eux-mêmes et tout faire pour qu’ils n’attentent pas à leurs jours. Pour ces détenus, la prise en charge en UHSA est temporaire et correspond à un mal-être provisoire. D’autres relèveraient à temps pleins de ces établissements dédiés. »

Source : Le Parisien

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