Évasions, agressions : l’été noir des prisons françaises

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En moins de deux mois, les établissements pénitentiaires ont connu une accumulation de défaillances.

La scène n’a duré que dix minutes. Un hélicoptère se pose dans la cour d’honneur d’une prison. Deux individus cagoulés en sortent, armés de kalachnikovs. Ils découpent plusieurs portes à l’aide de disqueuses et atteignent le parloir. Un détenu les attend. Face au commando, des gardiens penauds regardent impuissants l’un des prisonniers les plus surveillés de France s’échapper par les airs. L’évasion hollywoodienne de Redoine Faïd, célèbre braqueur multirécidiviste, de la maison d’arrêt de Réau (Seine-et-Marne) le 1er juillet, n’était en fait que le premier épisode du mauvais feuilleton de l’étéL’évasion de Redoine Faïd filmée de l’intérieur de la prison

Un détenu a filmé l’évasion de Redoine Faïd de l’intérieur de la prison de Réau. Sur ces images, on entend tourner les pales de l’hélicoptère utilisé, puis on l’aperçoit alors qu’il s’éloigne dans les airs.Un mois après, deux frères s’évaporent de la maison d’arrêt de Colmar (Haut-Rhin). Retrouvés deux jours plus tard, ils étaient parvenus à se faire la belle par le toit de leur prison, connue pour son délabrement. Le même jour, une infirmière est retenue en otage pendant trois heures par un homme incarcéré au centre pénitentiaire de Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône).

Le 5 août, un détenu armé d’une lame de rasoir se jette sur un surveillant qui vient d’ouvrir la porte de sa cellule, à la maison d’arrêt de Nîmes. Une veine du cou est touchée mais le gardien s’en tire avec «seulement» onze points de suture. Cinq jours plus tard, un détenu de la prison de Liancourt (Oise), muni d’un bout tranchant découpé dans une canette, se jette au cou d’un surveillant qui parvient à esquiver le geste de justesse.

Surpopulation carcérale

Évasions, agressions de surveillants à répétition: en moins de deux mois, les prisons ont connu une suite de défaillances, qui mettent une nouvelle fois en lumière les problèmes structurels du système pénitentiaire français. Sans compter les suicides. Le 18 août, la prison de Fleury-Mérogis connaît son onzième suicide de détenus de l’année. Un record. «Ces événements ne sont pas surprenants, regrette François Bès, coordinateur du pôle enquête à l’Observatoire international des prisons (OIP). Le climat s’aggrave d’année en année.» Et rien ne laisse présager que la série noire de cet été s’interrompe de sitôt.

L’état des prisons est d’abord pointé du doigt. Des lieux de détention ne sont pas adaptés à la dangerosité de détenus particulièrement signalés (DPS), comme à Réau, où la cour d’honneur n’est pas couverte d’un filin antiaérien. La vétusté de certaines prisons rend également incompatible le respect des exigences de sécurité comme à Colmar. Et dans de nombreux centres pénitentiaires, le délabrement entraîne des conditions d’incarcération régulièrement dénoncées par la Cour européenne des droits de l’homme.

Autre source de mécontentement: le déficit de surveillants. Ces agents sont souvent débordés, voire pas formés pour s’occuper de détenus suicidaires, radicalisés ou au profil «psy», particulièrement agressifs. Avec un surveillant pour 2,46 détenus en 2017, la France conserve l’un des pires taux d’encadrement d’Europe.

Mais le nœud du problème demeure la surpopulation. Au 1er juillet, 70.710 personnes étaient détenues dans les prisons françaises, un record historique depuis la Libération. C’est 48 % de plus qu’en 2001. Une augmentation qui s’explique d’abord par un recours croissant à la comparution immédiate (près de 50.000 en 2016 contre 30.000 en 2000), qui envoie 8,4 fois plus en prison qu’une procédure pénale classique, selon une étude de deux chercheurs en droit, qui ont observé pendant cinq mois l’activité du tribunal de grande instance de Marseille. Autre explication: le renvoi accru en détention provisoire. Aujourd’hui, 30 % des détenus sont en attente d’être jugés ou ont fait appel, alors qu’ils n’étaient que 25 % en 2015.

Résultat, le taux d’occupation des prisons atteint plus de 120 %. À la maison d’arrêt de Nîmes s’entassent 400 détenus alors que le bâtiment est prévu pour en accueillir moitié moins. En juillet, l’Administration pénitentiaire annonçait que 1667 personnes dormaient sur un matelas au sol. Il n’est pas rare que trois détenus s’entassent 22 heures par jour dans une cellule de 9 m2. Une promiscuité qui entraîne forcément de la tension, surtout en période estivale.

Pour endiguer ce problème structurel de la surpopulation, la garde des Sceaux, Nicole Belloubet, doit présenter cet automne son projet de loi de programmation et de réforme pour la justice. Un texte dont la logique s’articule autour de la création de 7000 places de prisons d’ici à 2022, de la suppression des peines les plus courtes et qui vise à encourager les magistrats à prononcer des peines alternatives à la prison (travaux d’intérêt général, bracelet électronique…).

Mais ces mesures demandent du temps pour être mises en application et il y a urgence. Le moral des surveillants reste très dégradé. «Les gardiens sont désabusés, complètement démotivés», rapporte Stéphane Touil, secrétaire général adjoint de FO pénitentiaire.

Un ras-le-bol général, qui intervient seulement six mois après le mouvement social des gardiens de prison, d’une ampleur inédite. En janvier dernier, une agression de trois surveillants à la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil (Pas-de-Calais), par un détenu radicalisé, avait déclenché une mobilisation importante. Plusieurs mesures à destination des agents pénitentiaires avaient été annoncées par le ministère de la Justice, parmi lesquelles une légère augmentation des indemnités du personnel pénitentiaire, le recrutement de mille cent personnes supplémentaires et l’acquisition de matériel (ouverture pour passer les menottes, gilets pare-balles, alarmes individuelles…). Des annonces qui peinent à se concrétiser. «La prime de fidélisation sera effective dès la fin de l’année, assure le porte-parole du ministère de la Justice, Youssef Badr. Le matériel a été commandé et la livraison aura lieu cet automne.»

«Il faut du temps», veut croire Stéphane Barrault, secrétaire général adjoint de l’Ufap-Unsa, syndicat majoritaire chez les gardiens de prison et seul signataire de l’accord avec la Chancellerie. «Le compromis de janvier a au moins permis qu’on parle vraiment du problème des surveillants. Avant janvier, on parlait de droit des détenus à avoir un téléphone portable. Avec la mobilisation, le gouvernement a pris conscience des revendications des surveillants.»

Pour les autres syndicats, les mesures annoncées en janvier ne sont pas à la hauteur des défis auxquels fait face le système pénitentiaire. «Le mouvement du début de l’année a permis de mettre un couvercle sur une marmite qui reste en ébullition», regrette Stéphane Touil de FO. Le syndicaliste conclut: «Si rien n’est fait, nous reprendrons à la rentrée le mouvement social de janvier.»

Source : Le Figaro

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