Fleury-Mérogis : une vague de suicides qui met en question le système carcéral

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Dans la maison d’arrêt de l’Essonne, 13 détenus se sont donné la mort depuis le début de l’année. Un phénomène « inexpliqué », selon le parquet.

Dans le plus grand centre pénitentiaire français, celui de Fleury-Mérogis, treize personnes se sont donné la mort depuis le début de cette année 2018. C’est plus que la somme des détenus suicidés en 2016 et 2017. Comme pour chaque décès en prison, une enquête judiciaire a été ouverte. Pourtant, selon le parquet d’Évry, il n’y a « pas d’élément troublant ni de facteur d’explication de cette série de suicides à Fleury-Mérogis ». C’est un fait : la maison d’arrêt de l’Essonne n’est pas la plus vétuste, ni même la prison qui connaît la plus forte surpopulation en Île-de-France : au 1er juillet dernier, elle enregistre un taux de 143,4 %. C’est beaucoup, mais moins que Villepinte (182 %), Nanterre (176,5 %) ou encore Fresnes (193 %). À Fresnes, le centre pénitentiaire a connu deux suicides depuis le début de l’année. La surpopulation carcérale, si elle est un problème majeur, n’est pas un facteur d’explication déterminant des suicides à Fleury-Mérogis.

Les prévenus plus vulnérables

À la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis, les peines ne dépassent pas deux ans. Se croisent donc là-bas des détenus condamnés à de courtes peines et des détenus en attente de jugement. Or, des études, celle de Santé publique France notamment, ont pu mettre en évidence les profils des détenus les plus vulnérables. En tête, les prévenus cassés par le « choc carcéral », explique Marie Jauffret-Roustide, sociologue à l’Inserm. Très angoissés par leur avenir judiciaire, ils n’arrivent pas à s’adapter à la privation de liberté ni aux conditions de détention. Ils tentent alors de mettre fin à leurs jours quelques semaines après leur arrivée. Un fait corroboré par l’étude de l’Ined de 2016, qui démontre que les prévenus se suicident deux fois plus que les condamnés.

Dans ces structures, les jeunes détenus toxicomanes sont également très touchés par le suicide, affirme la sociologue. Une fois incarcérés, sans accès aux drogues, ils se retrouvent très vite dans un état de manque violent. Les conditions de détention et le « choc carcéral » sont pour eux plus durs à supporter encore.

Pour prévenir le risque de suicide, ces personnes devraient être plus particulièrement surveillées. Mais, contrairement aux établissements pour peine, les maisons d’arrêt ne peuvent pas refuser d’accueillir un détenu, d’où une surpopulation endémique et surtout une insuffisance des effectifs surveillants. Ce qui, selon Marie Jauffret-Roustide, « complique beaucoup la prise en charge des détenus vulnérables ». Et de pointer aussi « l’organisation carcérale » qui rend « les détenus entièrement dépendants des surveillants » pour se rendre à l’unité sanitaire afin d’être soignés et pris en charge.

« Huit détenus sur dix présentent des troubles psychiatriques »

Pour Marie Jauffret-Roustide, la vulnérabilité psychique des détenus explique aussi le risque accru de suicides en prison. « Les chiffres sont frappants : selon les études réalisées sur le sujet, huit détenus sur dix présentent des troubles psychiatriques de plusieurs natures, précise-t-elle. C’est vingt fois plus qu’au sein de la population libre. Environ la moitié des détenus sont en dépression, et un tiers d’entre eux connaissent une anxiété généralisée. » Des troubles omniprésents derrière les barreaux, sans que l’on sache exactement s’ils ont été déclenchés par les conditions de détention ou s’ils préexistaient à l’incarcération.

De même, l’isolement est un facteur aggravant. « Le risque de suicide pour les détenus est quinze fois plus important » dans le quartier disciplinaire, déclare Marie Jauffret-Roustide. À Fleury-Mérogis, décrit François Bès, coordonnateur du pôle enquête à l’Observatoire international des prisons (OIP), le quartier disciplinaire, c’est « une cellule équipée du strict minimum et assez exiguë, une salle de sport aux équipements bien plus restreints, des promenades solitaires et un accès au parloir très limité ». Des circonstances qui peuvent entraîner une déshumanisation, aggraver les troubles psychiatriques éventuels et favoriser le passage à l’acte suicidaire.

Les surveillants eux aussi exposés

Ces « profils à risque » sont-ils plus présents à Fleury qu’ailleurs ? Impossible de le savoir. L’administration pénitentiaire cultive le secret des profils individuels des détenus. « On ne connaît pas, par exemple, le nombre de primo-arrivants à Fleury [ceux qui sont incarcérés pour la première fois, NDLR] », détaille François Bès. Pas plus que la répartition exacte entre condamnés et prévenus à Fleury-Mérogis, ou le nombre de détenus détectés comme instables psychologiquement. Enfin, aucun chiffre concernant le nombre de détenus placés à l’isolement n’est communiqué.

Alors que ces problèmes sont connus, peu de mesures sont mises en œuvre pour y remédier. La faute encore une fois au sous-effectif, déplore Marie Jauffret-Roustide. Qui rappelle que, confronté à ces terribles conditions, le personnel lui aussi est « à risque » : le taux de suicide dans la profession est, selon la sociologue, supérieur de 21 % à celui de la population générale.

Source : Le Point

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