Gangs, islamisme, vétusté : les gardiens d’outre-mer dans un chaudron bouillonnant

« Nous sommes les oubliés de la République. » Loin du décor de carte postale, les lointaines prisons ultramarines font face à une surpopulation carcérale parfois galopante dans des locaux d’une vétusté effrayante comme à Basse-Terre, en Guadeloupe, où les murs s’effondrent ; à des relations entre surveillants et direction délétères comme en Martinique, et bien sûr au phénomène des gangs et à l’ultraviolence entre détenus et contre des personnels qui payent souvent cher leur maintien de l’ordre. Le personnel regrette l’absence de structures comparables à celles assurées en métropole. L’Ufap réclame même « un plan Marshall des prisons d’outre-mer ».

À La Réunion, l’obsession d’Alexandre Vissouvanadin, délégué de l’Ufap-pénitentiaire, est la prise en charge de la radicalisation islamique. « Elle se propage comme une épidémie. Nous avons des éléments ultraradicalisés dont on ne sait que faire. Pour eux, ni évaluation, ni quartier dédié. Et les transferts en métropole sont rares. Les plus violents des détenus, nous nous les passons entre nos trois établissements, car nous n’avons pas d’unités pour détenus violents. La prison de Saint-Pierre est une taule à visiter ! Elle date de la Compagnie des Indes avec des dortoirs de seize personnes. Ici, le système carcéral classique semble complètement périmé », affirme le délégué syndical. « Nous sommes en train de déployer des unités pour détenus violents. Ce sera le cas durant toute l’année 2020 », souligne-t-on à la direction de l’Administration pénitentiaire, qui rappelle aussi qu’en matière de quartiers pour radicalisés ces derniers sont cantonnés à de rares établissements sécuritaires. « Au cours de ces trois derniers mois, nous avons d’ailleurs organisé deux transferts », rappelle-t-on à la direction centrale.

En Martinique, la crise est humaine, attisée par des conflits syndicaux. Il est reproché au directeur et à « sa garde rapprochée des cas de harcèlement, de favoritisme, de limogeages intempestifs privant pendant plusieurs mois la sécurité de l’établissement de gradés », souligne Rosalie Lamartinière, secrétaire régionale de l’Ufap-Unsa, qui dénonce des règlements de comptes entre collègues entraînant dépressions et arrêts de travail. Le dossier est sur le bureau de la garde des Sceaux.

Désœuvrement des détenus 

En Guyane, c’est la rigidité du règlement administratif qui paraît déconnectée d’une réalité carcérale parfois insoutenable. En juin dernier, le directeur et son adjoint de la prison de Remire-Montjoly sont passés en conseil de discipline et ont été mutés d’office. Ils auraient donné l’autorisation à des surveillants de contenir, à la demande du médecin, un détenu ultraviolent en phase de décompensation – comprendre crise d’ultraviolence mettant ses jours en danger – afin de lui ­administrer une sédation. « Or les textes, souligne Sébastien Nicolas, secrétaire générale de FO-pénitentiaire-direction, stipulent que seuls des personnels médicaux ont le droit de contenir des détenus. Mais croyez-vous qu’une petite infirmière puisse maintenir un détenu de 120 kg en pleine crise quand il faut parfois plus de cinq surveillants pour y arriver ? Dans l’urgence, nous avons tous été confrontés à ce problème. » « Nous voulons que ces comportements restent très exceptionnels et surtout qu’il y ait une stricte remontée à la hiérarchie », rappelle-t-on à l’administration centrale. Cette question de l’ultraviolence explose aussi en Guadeloupe. Il y a trois ans, au centre pénitentiaire de Baie-Mahault, des détenus se sont entre-tués. En mai dernier, des surveillants ont été attaqués à coups de pics ou ébouillantés. « Ici, la surpopulation pénale passe la barre des 220 %. Nous n’avons pas de quartier pour les arrivants. Il est arrivé que quatorze détenus soient entassés dans une seule cellule », affirme Jean-Jacques Racami, de l’Ufap, qui témoigne de personnel faisant face au phénomène de gangs sur fond de désœuvrement total des détenus. « Au point, rappelle-t-il, que la direction de l’Administration pénitentiaire a lancé le programme « Convergence », pour rapprocher des chefs de gang. Le but, une cogestion avec la direction des établissements pour décider par exemple de l’affectation de détenus afin d’éviter l’embrasement et de faire baisser la violence. En échange, ces caïds bénéficiaient de passe-droits comme des parloirs de plus d’une heure sans présence de surveillants. Cela revenait à faire gérer la détention par les détenus. Ils ont dû aller trop loin dans leur négociation car le programme a été arrêté. »

L’Administration pénitentiaire insiste, elle, sur « l’existence et le développement précoces des équipes locales de sécurité dans chaque établissement outre-mer » et promet qu’à l’horizon 2024 chaque territoire sera doté de plusieurs établissements pour éviter l’enkystement des situations. Seul point apaisé du dossier : Papeete et son établissement flambant neuf, que chacun visite à l’envi et qui apparaît aujourd’hui comme le plus mo­derne… d’Europe.

Source : Le Figaro

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